Une vocation difficile: le prophète Jérémie

Jérémie est sans conteste l’un des plus grands prophètes de l’Ancien Testament. Toutefois, il a laissé le souvenir de quelqu’un qui se plaignait beaucoup, qui n’était pas content de son sort, de sorte que le livre des Lamentations lui a été attribué et qu’on parle dans le langage courant de « jérémiades ». Mais quand on examine de près la vie du prophète, puisque, contrairement à la plupart des autres livres prophétiques, son livre offre plusieurs chapitres biographiques, voire autobiographiques, on constate que sa plainte continuelle était assez justifiée.

L’époque où le prophète a exercé sa mission est en effet particulièrement dramatique. Après l’enthousiasme de la réforme du roi Josias (621) qui n’a pas fait long feu, Jérusalem est prise une première fois par les armées babyloniennes qui exilent une partie de la population (597); puis la ville est prise une seconde fois et détruite avec le temple (587) alors qu’une grande partie de la population est encore exilée.

Dès son appel vocationnel, le Seigneur ne cache pas à Jérémie que ce qui l’attend sera difficile. Bien sûr, le Seigneur lui affirme : « Avant même de te former dans le ventre maternel, je te connaissais; avant même que tu sois sorti du sein, je t’ai consacré; comme prophètes des nations, je t’ai établi ». Mais il ajoute du même souffle : « Vois! Aujourd’hui même je t’établis sur les nations et sur les royaumes, pour arracher et renverser, pour exterminer et démolir, pour bâtir et planter » (Jr 1,5.10). C’est loin d’être une mission enthousiasmante, aussi le Seigneur assure-t-il le prophète de son soutien : « N’aie aucune crainte en leur présence car je suis avec toi pour te délivrer, oracle du Seigneur. […] Ils lutteront contre toi, mais ne pourront rien contre toi, car je suis avec toi pour te délivrer » (Jr 1,8.19).

Durant toute sa vie, Jérémie a dû affronter l’hostilité, la moquerie, le mépris de ceux qui n’accueillaient pas son message. Cela provoqua en lui une crise majeure consignée dans les célèbres « confessions ». Non pas qu’il ait douté de son appel, mais il en trouva la réalisation très difficile. Ses ennemis lui ont donné le choix : soit se taire soit mourir. « C’est pourquoi ainsi parle le Seigneur des armées contre les gens d’Anatot qui en veulent à ma vie et qui disent : ‘Tu ne prophétiseras pas au nom du Seigneur, sinon tu mourras de notre main’ – c’est pourquoi, ainsi parle le Seigneur : ‘Voici que je vais les visiter’ » (Jr 11,21-22). Jérémie est troublé et prie le Seigneur : « En vérité, Seigneur, ne t’ai-je pas servi de mon mieux? Toi, tu le sais, Seigneur! Souviens-toi de moi, visite-moi et venge-moi de mes persécuteurs. Reconnais que je subis l’opprobre pour ta cause. Quand tes paroles se présentaient, je les dévorais : ta parole était mon ravissement et l’allégresse de mon cœur. Pourquoi ma souffrance est-elle continue, ma blessure incurable, rebelle aux soins? Vraiment tu es pour moi comme un ruisseau trompeur aux eaux décevantes » (extraits de Jr 15,10-21). Rarement le sentiment de l’absence de Dieu à l’heure de l’épreuve aura été exprimé avec autant d’acuité. Jérémie sait bien que la persécution lui vient de sa fidélité à Dieu et de l’accomplissement de sa mission prophétique : « Prête-moi attention, Seigneur, et entends ce que disent mes adversaires. Rend-on le mal pour le bien? Or, ils creusent une fosse à mon intention. Rappelle-toi comme je me suis tenu devant toi pour te dire du bien d’eux, pour détourner loin d’eux ta fureur » (Jr 18,19-20). Devant cette menace, Jérémie s’avoue sur le point de tout lâcher. « Chaque fois que j’ai à parler, je dois crier et proclamer : ‘Violence et dévastation!’ La parole du Seigneur a été pour moi source d’opprobre et de moquerie tout le jour. Je me disais : ‘Je ne penserais plus à lui, je ne parlerai plus en son nom’; mais c’était en mon cœur comme un feu dévorant, enfermé dans mes os. Je m’épuisais à le contenir, mais je n’ai pas pu » (Jr 20,8-9). Dans un rare moment de déprime, le prophète va même jusqu’à maudire le jour de sa naissance (cf. Jr 20,14-18).

Comment le prophète Jérémie a-t-il surmonté sa « crise vocationelle »? Comment a-t-il trouvé la force de continuer sa mission malgré les adversités? « Mais le Seigneur est avec moi comme un héros puissant; mes adversaires vont trébucher, vaincus. Seigneur Sabaoth, qui scrutes le juste et vois les reins et les cœurs, je verrai la vengeance que tu tireras d’eux, car c’est à toi que j’ai exposé ma cause. Chantez le Seigneur, louez-le, car il a délivré l’âme du malheureux de la main des malfaisants » (Jr 20,11-13).

Rarement un livre biblique nous aura-t-il permis d’entrer dans une âme en questionnement, dans une âme en crise, pour en suivre l’évolution et voir son dénouement. Jérémie nous offre le modèle d’une acceptation généreuse de l’appel de Dieu dans des circonstances tragiques et, surtout, une pleine acceptation de ses conséquences. Oui, l’appel de Dieu a du prix, mais il a aussi un prix. Seuls peuvent le mener à terme ceux qui sont solidement enracinés en lui.

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