La vocation dans la Bible : Expérience ineffable!

Les exégètes ont parfois été accusés de « tuer » la Bible avec leurs méthodes scientifiques et une certaine lecture rationnelle. On a raconté cette blague : « C’est l’ange Gabriel qui apparaît à la Vierge Marie pour lui annoncer qu’elle va enfanter le Fils de Dieu. Effrayée, elle lui demande qui il est. L’ange lui répond : ne crains pas, Marie, je ne suis qu’un genre littéraire! » Qu’il me soit permis ici de montrer qu’une lecture exégétique des textes bibliques en fait ressortir le sens profond et le rend plus clair.

Le mot est lancé : genre littéraire. Oui, il existe un genre littéraire « récit de vocation ». Or, un genre littéraire, ce n’est qu’une façon stéréotypée de raconter une expérience. Même si la structure et les éléments des récits de vocation bibliques sont toujours les mêmes, il reste que le genre littéraire vise à rendre compte d’une expérience difficile à exprimer. En effet, pas besoin d’avoir des visions pour savoir qu’il est difficile de mettre des mots sur nos expériences de Dieu. On n’a qu’à lire les écrits des grands mystiques avouant leur embarras au début de leur témoignage.

Les textes bibliques, à travers un genre conventionnel, veulent donc transmettre une expérience ineffable. À toutes les époques, des hommes et des femmes ont expérimenté l’appel mystérieux de Dieu et y ont répondu. De qui s’agit-il dans la Bible (Ancien et Nouveau Testament)? De Moïse (Ex 3,1-15), Gédéon (Jg 6,11-24), Samson (Jg 13), Samuel (1 S 3), Élie et Élisée (1 R 19,9-21), Isaïe (Is 6), Jérémie (Jr 1,1-10), Ézéchiel (Éz 1–2), Zacharie (Lc 1,5-25), Marie (Lc 1,26-38), Paul et Ananie (Ac 9,1-19).

Qu’on lise ces récits et on constatera qu’ils contiennent tous les mêmes éléments, dans le même ordre : 1- une théophanie, c’est-à-dire une manifestation du divin (Dieu lui-même, une vision, un ange, une voix, le feu); 2- l’énoncé de l’appel et de la mission; 3- une résistance, une objection ou une question de celui ou celle qui est appelé; 4- la résolution de l’objection ou la réponse à la question; 5- acceptation de celui ou celle qui est appelé.

Ces éléments du genre littéraire « récit de vocation » sont très révélateurs. Même si l’expérience de la vocation revêt la forme stéréotypée d’un genre littéraire répétée maintes fois dans la Bible, celui-ci laisse entrevoir la profondeur et la complexité de l’expérience vécue par celui ou celle que Dieu a appelé.

En effet, le premier élément du genre littéraire est la théophanie, c’est-à-dire l’expérience du divin. Les formes évoquées par les textes bibliques ne sont certes pas exhaustives. Chaque personne appelée par Dieu a « senti » Dieu sous diverses formes, de différentes manières. Non pas un Dieu lointain, impersonnel et froid, mais un Dieu personnel qui parle. Non pas seulement le divin en soi, mais le divin qui s’intéresse à moi, qui me demande quelque chose… à moi. C’est le deuxième élément. L’expérience du divin, si profonde soit-elle, n’a pas pour but la seule jouissance mystique plus ou moins égoïste pour celui qui la reçoit. Quand Dieu se révèle, c’est qu’il appelle, c’est qu’il a quelque chose à offrir, à demander. Aussi, dans chaque cas des textes « récit de vocation », l’appelé a la surprise d’entendre mystérieusement le Seigneur lui proposant un chemin, une mission, une tâche. Le troisième élément est extrêmement intéressant, c’est la réaction de l’appelé(e). Dans les textes, il ne s’agit pas vraiment du sentiment d’indignité ou du dérangement de la contemplation béate du divin; il s’agit plutôt de la surprise, de la peur devant la mission confiée, du sentiment d’incapacité ou d’impuissance, de la curiosité de savoir comment cela est possible, comment cela peut se faire concrètement vu la situation de l’appelé(e). Cela signifie que le discernement est nécessaire et sain. On a le droit de poser des questions à Dieu, on a le droit de ne pas savoir tout de suite, de ne pas avoir immédiatement les idées claires, d’hésiter. On a le droit d’avoir des objections. Le plus important, semble-t-il d’après les récits, c’est de les exprimer, de les dire. Non pas comme une provocation ou déjà un refus, mais avec une ouverture et une disponibilité. Quiconque ose poser des questions à Dieu doit s’attendre à ce qu’il réponde!

C’est là le quatrième élément du schéma, tout aussi mystérieux que les autres. D’une manière ou d’une autre, Dieu répond à nos questions, à nos objections, à nos résistances. Le Seigneur comprend nos peurs et nos doutes. C’est pourquoi il tient à nous rassurer de sa présence, à nous offrir son aide constante, à nous fortifier de sa grâce. Si la mission paraît au-delà de nos forces (la plupart du temps elle n’entrait guère dans nos prévisions de vie), elle n’est pas pour autant impossible. Ce qui est frappant, c’est que le Seigneur ne diminue pas dans ses exigences, ne dilue pas son appel à la mesure des doutes de l’appelé(e). Chacun est libre d’accepter ou de refuser, de le suivre ou de partir, mais son appel reste et restera avec tout ce qu’il comporte. C’est ce que Jésus a vécu après son discours du pain de vie : « Voulez-vous partir vous aussi? » (Jn 6,67).

Encore une fois, la balle revient dans le camp de l’appelé(e). Après l’expérience du divin, après l’énoncé de mission, après les questions auxquelles Dieu a répondu, il reste que, ultimement, le choix revient à l’appelé(e), en toute liberté. Accepter ou refuser… Évidemment, les textes bibliques ne donnent que des exemples d’acceptation (pas toujours enthousiastes cependant, vu parfois la difficulté de certains appels de Dieu). Mais nous savons qu’il y a eu d’innombrables refus, ou encore des acceptations partielles ou mitigées.

Il est évident que ce processus dont parle les textes se déploie dans un laps de temps plus ou moins long dans le secret de la conscience. On aura remarqué qu’il s’agit d’un dialogue entre Dieu et l’appelé(e) : Dieu se manifeste et demande, l’appelé(e) interroge ou objecte, Dieu répond ou résout, l’appelé(e) accepte ou non.

L’invitation qui nous est faite est de lire les textes « récit de vocation » en les appliquant à soi-même et à sa propre expérience. Au-delà du genre littéraire conventionnel comportant plus ou moins les mêmes éléments, c’est l’expérience de la vocation de plusieurs des plus grands saint(e)s et prophètes judéo-chrétiens qui s’offre à notre méditation. Qui sait ce que nous allons y entendre?

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